10.05.2008

Actu-Tibet

cdfe88db41cc809b769dc6afd83e3ac5.gifMe voilà de retour, et aujourd’hui, pas de coquetterie, pas de syntaxe pucelle juste du concret !
Le sujet est plus que brûlant, c’est la fameuse histoire du Tibet ! Il faut savoir qu’en France, on n'est pas forcément rationaliste, et encore moins raisonnable, mais on est raisonneur. Ah çà oui. On raisonne. On raisonne tant et plus.
En ce moment c'est fou le nombre de gens intelligents qui raisonnent à propos de la Chine et du Tibet. Généralement, c'est pour arriver à la conclusion que toute cette affaire est très compliquée, et qu'il convient donc de ne pas condamner les autorités chinoises à la hâte. Au nom de la raison. Parce que de la nuance, encore de la nuance, toujours de la nuance, sinon on sombre dans la caricature, ce qui est très très mal.

Voilà pourtant une situation qui est tout ce que l'on voudra sauf ambiguë : nous pouvons affirmer sans grand risque d'erreur possible que sur le terrain les autorités chinoises poursuivent une politique qui n'est pas extrêmement respectueuse des droits de l'homme... Or, les raisonneurs réussissent ce tour de force qui consiste à compliquer une réalité simple de façon à bloquer toute réaction, même théorique. Pour ce faire, les raisonneurs ont 2 principaux types de réflexes intellectuels à leur disposition:

-|- L'ennemi, c'est le discours dominant -|-
Réflexions entendues à Super U hier, une cliente visiblement très réfléchie, très cultivée, quelqu'un de très bien donc, qui expliquait à une caissière (à moitié endormie): « Ah! je suis contente! ce matin, il y avait une jeune Chinoise à la radio qui disait que c'est n'importe quoi, toutes ces critiques contre la Chine ! Enfin un son de cloche différent ! Il était temps ! Moi je n'en peux plus, de tous ces discours convenus sur ce qui se passe au Tibet ! Ce qui est important, c'est de voir les deux côtés ! »
Ah! oui, impartialité avant tout! Cette digne dame aurait raison sur toute la ligne si son attention aux sons de cloche les plus divers constituait une étape dans la formation de son jugement... mais en fait, il ne s'agit pas de former son jugement, il s'agit de placer la balle au centre. Et puis c'est tout. Mission accomplie. Intelligence = Abstention. Rééquilibrer l'opinion courante qui penche trop (?) d'un seul côté; qu'elle penche ou non du côté de la vérité importe peu, elle penche, et en soi c'est problématique. Ne plus rien gober (les medias nous ont si souvent menti ces dernières années !). Alors puisque l'info n'est pas fiable et les mouvements d'opinion trop émotionnels, les esprits "éclairés" disent : 50/50. Il n'y a pas d'un côté des victimes, et de l'autre des bourreaux. Tout le monde est un peu responsable, et un peu à plaindre. Pauvres Tibétains, ok, mais pauvres Chinois aussi. Violence des répressions chinoises, mais violence de la théocratie tibétaine (écoutez sur ce thème Jean Luc Mélenchon). Tout pareil. Ex aequo. Il ne faut pas oublier, hein, ce serait trop simple. Les condamnés à mort sont malheureux, c'est sûr, mais les dictateurs aussi sont peut-être malheureux, si on regarde de près. Ah! ah! .... Sinistre esprit de nuances qui tourne à vide.

-|- L'Occident n'a pas de leçon à donner -|-
Les ravages de l'ethnocentrisme, on les connaît; de Montaigne à Lévi-Strauss, tout ce qui pense en Europe n'a cessé de mettre en garde contre ce réflexe humain trop humain qui juge l'autre à l'aune de nous-mêmes. Bien bien. Mais voilà que la leçon relativiste est de plus en plus intériorisée sous sa forme la plus radicale, touchant même ce qui est supposé prétendre à l'universel : les droits de l'homme. Forts de leurs doutes méthodiques, les raisonneurs font ainsi valoir que la Chine, culture multimillénaire (comme Jean Pierre Raffarin pense utile de le rappeler), ne connaît pas la notion de sujet, ou du moins n'appréhende pas la question de la même manière que l'Occident, bref : il y a un certain nombre de valeurs bafouées, comme la liberté de parole, qui ne choquent pas la mentalité chinoise autant que la nôtre, grangrénée par des siècles d'individualisme gréco-judéo-christiano-démocratique. On en arrive donc à la conclusion implicite qu'emprisonner des internautes libertaires en France est inadmissible, mais qu'en Chine, en revanche, bof, ce n'est pas cool, mais bon, voilà voilà, là-bas ils font bien comme ils veulent, c'est peut être une tradition qui a du sens... Dans le même ordre d'idée, il est intéressant de noter l'usage nouveau de l'Histoire: alors que pendant des siècles on l'a convoquée pour justifier les entreprises guerrières les plus injustifiables, on cite aujourd'hui telle ou telle page sombre de notre histoire pour prouver que nous ne pouvons pas légitimement agir, ni même réagir. En ce moment, on (Jean d'Ormesson, par exemple) aime rappeler les complicités coupables d'intellectuels français avec les crimes du maoïsme, comme si les lâchetés et aveuglements passés face à l'abominable devaient impliquer des lâchetés et des aveuglements présents face au critiquable.

Bien sûr ces raisonnements sont loin d'être partagés par la majorité, mais précisément : bénéficiant de l'aura du penseur solitaire, de l'ennemi du politiquement correct, de l'esprit rebelle, anticonformiste en diable, ils gagnent du terrain, tandis que les "inconditionnels" du Tibet commencent à être regardés comme des excités moutonniers et manichéens.
Fallait-il raisonner pendant des siècles et des siècles pour en arriver là.